Juillet, c’est le mois où l’on publie le plus de photos de famille. La plage, la piscine, les cousins. C’est aussi le mois qu’a choisi le procureur de San Francisco pour rappeler une réalité désagréable : n’importe laquelle de ces photos peut servir à autre chose.
Vendredi dernier, son bureau a mis en demeure Apple et Google de retirer 13 applications de leurs stores. Leur promesse officielle : échanger des visages entre deux photos, pour rire. Leur vraie fonction : générer des images de vraies personnes, nues, sans leur consentement. Une photo suffit.
Ce que révèle la mise en demeure
Ces applis ne sont pas des recoins obscurs du web. Elles sont sur l’App Store et le Play Store, à côté de Candy Crush.
Les chercheurs du Tech Transparency Project les documentent depuis janvier. Leur dernier comptage : les applis identifiées cumulent 483 millions de téléchargements et plus de 120 millions de dollars de revenus depuis leur mise en ligne. Apple et Google prélèvent leur pourcentage sur chaque abonnement, entre 15 et 30 %. Le procureur estime qu’ils ont vraisemblablement encaissé des millions de dollars au passage.
Un détail devrait faire tiquer tous les parents : 31 de ces applis étaient classées comme adaptées aux mineurs. Votre ado pouvait légalement les télécharger.
Et ce n’est pas tout. L’enquête d’avril montre que les moteurs de recherche des deux stores orientaient les utilisateurs vers ces applis : suggestions automatiques, publicités, résultats mis en avant. Les plateformes ne se contentaient pas d’héberger. Elles recommandaient.
Est-ce qu’Apple et Google ont créé ces applis ? Non. Est-ce qu’ils sont pour autant spectateurs ? Non plus.
Le dossier mérite mieux qu’un procès d’intention.
Leurs règles interdisent bien ces applis. C’est écrit noir sur blanc dans les conditions des deux stores. Le problème n’est pas l’absence de règle, c’est son application : les applis passent la validation en se déguisant en “face-swap”, et y restent des mois.
Ils savaient. Alerte des chercheurs en janvier : quelques dizaines de retraits. Nouvelle alerte en avril : nouvelle fournée. Mise en demeure en juillet : rebelote. Entre deux alertes, les mêmes applis reviennent sous d’autres noms. Le schéma est toujours le même : réagir quand on les nomme publiquement, jamais avant.
Les victimes n’ont rien publié de compromettant. C’est le point le plus important. Ces outils ne piratent rien. Ils travaillent à partir de photos ordinaires, publiques, comme celles que nous postons tous. Le préjudice est fabriqué à partir du banal.
Le geste de la semaine : l’audit photos, 10 minutes
Vous ne pouvez pas empêcher ces applis d’exister. Vous pouvez réduire la matière première disponible.
- Instagram et Facebook : passez en revue qui voit quoi. Sur Instagram, vérifiez que les comptes où apparaissent vos enfants sont en privé (Paramètres → Confidentialité du compte). Sur Facebook : Paramètres et confidentialité → Paramètres → Publications, puis “Limiter l’audience des anciennes publications”. Tout votre historique public bascule en “Ami(e)s” d’un seul geste. Deux minutes, effet rétroactif.
- Cherchez-vous vous-même. Tapez votre nom dans Google Images, puis celui de vos enfants. Vous verrez ce qu’un inconnu voit. Les photos qui remontent viennent souvent de sites tiers : club de sport, école, association. Pour celles-là, un email suffit généralement à demander le retrait, c’est votre droit à l’image.
- À la rentrée, lisez le formulaire de droit à l’image avant de le signer. Celui que l’école fait passer en septembre. Vous pouvez autoriser l’usage interne et refuser la publication sur le site ou les réseaux de l’établissement. Les deux cases sont distinctes, personne ne les lit.
Vous publiez en connaissance de cause et vous l’assumez ? C’est un choix respectable. L’objectif n’est pas de disparaître, c’est de décider.
La leçon derrière le geste
Ce qui me frappe, ce n’est pas l’existence de ces applis. C’est l’économie qui les porte.
Deux des entreprises les plus riches du monde ont écrit des règles qui les interdisent, ont touché une commission sur leurs abonnements, et n’ont agi que sous la contrainte. Un rapport, des retraits. Un autre rapport, d’autres retraits. Une mise en demeure, encore des retraits. La modération par communiqué de presse n’est pas de la protection.
Et en attendant que la contrainte devienne systémique (l’Europe s’y met, voir plus bas), la seule variable que vous contrôlez entièrement, c’est ce que vous rendez public. Vos réglages, pas les leurs. C’est exactement ça, un déclic.
Si vous souhaitez commenter ou participer au débat, mon article Linkedin sur le sujet est ici.
Vu cette semaine (en bref)
- Google réécrit ses résultats de recherche, en France aussi. Depuis ce matin, Google affiche en haut de ses résultats un résumé généré par son IA Gemini : les “Aperçus IA”, arrivés chez nous avec deux ans de retard à cause des litiges sur les droits voisins de la presse. Pour vous, c’est un filtre supplémentaire entre votre question et la source réelle. La réponse que vous lisez n’est plus celle d’un journaliste ou d’un expert, c’est celle d’un algorithme. On en reparle la semaine prochaine en détail.
- La France a voté : plus de réseaux sociaux avant 15 ans. Le Parlement a définitivement adopté mardi l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans et l’extension de l’interdiction du portable au lycée, une première en Europe, visée pour la rentrée. Le décret d’application dira comment l’âge sera vérifié, et c’est là que tout se jouera.
- Le Royaume-Uni enterre son identité numérique obligatoire. Premier acte du nouveau Premier ministre : abandonner la “BritCard”, après une pétition record et un rapport parlementaire assassin. À suivre de près chez nous, où le portefeuille d’identité numérique européen avance sans grand débat.
- Le 2 août, les IA devront se présenter. Les obligations de transparence de l’AI Act deviennent applicables : un chatbot devra dire qu’il est une IA, les contenus générés devront être marqués. Et l’interdiction des images intimes générées sans consentement, celles de nos applis du jour, vient d’être ajoutée au texte.
À la semaine prochaine,
Guillaume
Sources :