Ce soir, pendant que vous dormirez, votre iPhone fera son travail silencieux : sauvegarder vos photos, vos messages, vos notes dans iCloud. Vous n’y penserez pas. Et Apple vous propose que cette sauvegarde soit totalement sécurisée.
Sauf qu’un gouvernement se bat devant les tribunaux pour accéder à leur contenu.
Le Financial Times l’a révélé lundi : Apple a de nouveau saisi la justice britannique contre une injonction de Londres, qui exige un accès aux sauvegardes iCloud chiffrées de ses propres citoyens.
Ce qui se joue à Londres
L’histoire commence en janvier 2025. Le gouvernement britannique adresse à Apple un ordre secret, fondé sur l’Investigatory Powers Act : donner accès aux données protégées par la Protection avancée des données, l’option qui chiffre les sauvegardes iCloud de bout en bout. Pas uniquement celles des suspects. Celles de tout le monde, y compris en dehors du Royaume-Uni.
Apple refuse. Plutôt que de créer la porte d’entrée demandée, l’entreprise préfère retirer l’option de chiffrement avancé à ses clients britanniques. Radical, mais cohérent : pas de porte, pas de clé à voler. Washington s’en mêle, Londres recule, puis revient à la charge fin 2025 avec une demande resserrée sur les seuls comptes britanniques. C’est cette deuxième injonction qu’Apple attaque aujourd’hui devant l’Investigatory Powers Tribunal.
L’argument de Londres se défend : terrorisme, pédocriminalité, des enquêtes bloquées par le chiffrement. On doit évidemment en tenir compte. Mais la réalité est que ce débat a déjà été tranché à plusieurs reprises.
La science a répondu, deux fois
Première fois en 2015. Quinze des plus grands cryptographes du monde, dont les inventeurs du chiffrement moderne, publient un rapport au titre imagé : « Keys Under Doormats », les clés sous le paillasson. Leur conclusion tient en une phrase : un accès exceptionnel « réservé aux autorités » est impossible à sécuriser. Une clé qui existe finira par fuiter, être volée ou copiée.
Deuxième fois en 2016. Le chercheur Jonathon Penney mesure les visites des pages Wikipédia sur des sujets sensibles, avant et après les révélations de Snowden. Résultat : une chute d’environ 20 %, durable. Personne n’était menacé, personne n’était surveillé individuellement. Se savoir observable a suffi pour que des millions de gens renoncent à s’informer. Ça porte un nom : le « chilling effect », l’effet dissuasif de la surveillance. Elle change nos comportements avant même de servir.
Ce mécanisme, quelqu’un l’avait décrit bien avant Internet. En 1787.
Une prison de 1787 pour comprendre votre téléphone
Jeremy Bentham est un philosophe anglais. À la fin des années 1780, il rend visite à son frère Samuel, qui dirige des ateliers en Russie et fait face à un problème très concret : surveiller des dizaines d’ouvriers avec très peu de contremaîtres. Sa solution d’ingénieur : disposer les postes de travail en cercle autour d’un point d’observation central. Un seul homme voit tout le monde.
Jeremy repart avec l’idée et la transforme en projet de prison : le panoptique, « qui voit tout ». Une tour centrale, des cellules en anneau, toutes ouvertes vers la tour. Le gardien voit chaque détenu. Mais grâce à un jeu de persiennes et de contre-jour, les détenus, eux, ne savent jamais si quelqu’un les regarde à cet instant précis.
Et c’est là que Bentham a son intuition de génie : peu importe qu’on vous observe réellement. Il suffit que vous ne puissiez pas savoir pour obtenir le même résultat. Dans le doute, vous vous comportez comme si on vous regardait, en permanence. Le détenu devient son propre gardien. La surveillance n’a plus besoin de s’exercer pour fonctionner. Il lui suffit d’être possible.
Le bâtiment n’a jamais vraiment vu le jour de son vivant. L’idée, elle, a survécu. En 1975, le philosophe Michel Foucault la ressort dans « Surveiller et punir » avec une thèse simple : le panoptique n’est pas une prison, c’est le modèle de nos sociétés. L’école, l’usine, l’hôpital fonctionnent sur le même ressort, des individus qui s’autodisciplinent parce qu’ils se savent observables.
Relisez maintenant les résultats de l’étude de Penney un peu plus haut. Des millions de personnes qui arrêtent de consulter des pages Wikipédia parce que leurs lectures sont devenues observables. Aucun gardien dans la tour, aucune sanction. Bentham l’avait prédit sur plan il y a deux siècles. Penney l’a mesuré en données de trafic.
Une sauvegarde lisible par un État, c’est une tour de plus au centre de votre vie. Même si personne ne regarde jamais.
Le geste de la semaine : activer la Protection avancée des données, 2 minutes
Ce que Londres veut faire disparaître, vous pouvez l’activer. La Protection avancée des données étend le chiffrement de bout en bout à l’essentiel d’iCloud : sauvegardes d’appareils, photos, notes, iCloud Drive, sauvegardes de Messages. Une fois activée, même Apple ne peut plus lire ces données. En France, elle est disponible.
- Préparez la récupération d’abord. Avec ce réglage, Apple ne pourra plus vous dépanner en cas de perte d’accès. C’est le principe même du chiffrement de bout en bout, et c’est le seul vrai risque de l’opération. Lors de l’activation, on vous proposera un contact de récupération ou une clé de 28 caractères. Choisissez la clé, notez-la sur un papier ou un gestionnaire de mots de passe. Pas dans iCloud, évidemment.
- Activez. Réglages → votre nom → iCloud → Protection avancée des données → Activer. Si un vieil appareil bloque l’activation, l’écran vous le dira : il faudra le mettre à jour ou le déconnecter du compte.
- Sachez ce qui n’est pas couvert. Mail, Contacts et Calendrier ne sont jamais chiffrés de bout en bout, même avec l’option activée. Ils reposent sur des protocoles anciens qui l’interdisent. Autrement dit, le meilleur réglage d’Apple ne protège pas vos emails. Pour ça, il faut une messagerie chiffrée par conception. Je couvre le sujet en détails dans le chapitre 3 de mon livre.
- Sur Android ? Pas d’équivalent natif aussi complet, mais le principe reste le même : privilégier les services chiffrés de bout en bout (Signal pour les messages, Proton Drive, etc.) plutôt que de chercher un réglage miracle.
Vu cette semaine (en bref)
- Le démarchage téléphonique devient illégal par défaut mardi. Le 11 août, la logique s’inverse : plus aucun appel commercial sans votre consentement préalable, jusqu’à 375 000 € d’amende par appel illicite, et tout contrat signé après un appel illégal est nul. Bloctel, devenu inutile, disparaît le même jour. Si on vous démarche quand même après mardi, un signalement sur SignalConso suffit.
- Google a lancé un générateur de fausses images satellite. Il a tenu 24 heures. Le 30 juillet, Google Earth s’est doté d’un bouton de génération d’images par IA, ancrées sur de vraies coordonnées. Des chercheurs ont aussitôt produit de fausses inondations, de fausses explosions, de fausses bases militaires. Google a tout débranché le lendemain. La prochaine fois qu’une image spectaculaire circule, souvenez-vous de la facilité avec laquelle elle a pu être fabriquée.
- La loi sur les réseaux sociaux avant 15 ans est toujours suspendue. Le Conseil constitutionnel n’a pas encore rendu sa décision, attendue dans le courant du mois. Le calendrier du 1er septembre reste sur le fil. Je vous tiens au courant dès que ça bouge.
À la semaine prochaine,
Guillaume
Sources :
- Euronews - Apple conteste la deuxième tentative du Royaume-Uni d’accéder aux données iCloud
- Journal of Cybersecurity - Keys Under Doormats: Mandating Insecurity by Requiring Government Access to All Data and Communications (2015)
- Berkeley Technology Law Journal - Jonathon Penney, Chilling Effects: Online Surveillance and Wikipedia Use (2016)
- BDM - Démarchage téléphonique, fin de Bloctel : ce qui change le 11 août
- Cybernews - Google pulls AI-powered Google Earth feature after backlash
- Sénat - Le suivi de la loi réseaux sociaux et des saisines du Conseil constitutionnel