Cet été, vous avez peut-être demandé à une IA de préparer un itinéraire, de relire un CV, ou d’y voir plus clair sur un souci de santé. Nous sommes des millions à le faire. Et à partager le résultat obtenu à un proche grâce à la fonctionnalité « Partager », comme on transfère un mail.
C’est ce clic-là qui nous intéresse aujourd’hui.
Samedi 25 juillet, un utilisateur Reddit tape une requête toute simple dans Google : site:claude.ai/share. Devant lui, des centaines de conversations Claude s’affichent. Des vraies. Celles d’inconnus. J’en ai parlé sur LinkedIn cette semaine, et vos réactions m’ont convaincu qu’il fallait aller plus loin ici : comprendre ce qui s’est passé, et surtout vérifier vos propres comptes. Tous vos comptes, pas seulement Claude.
Ce qui s’est vraiment passé
Ce n’est pas un piratage. Personne n’a hacké de serveur, personne n’a volé de mot de passe. Le mécanisme tient en deux phrases.
Quand vous partagez une conversation avec un collègue ou un proche, Claude crée un lien public. Et un lien public, dès qu’il traîne quelque part sur le web (un forum, un document en ligne, un site), Google peut l’indexer. Votre échange que vous pensiez réservé à une personne devient une page web comme une autre.
Ce qu’on a retrouvé dans les résultats donne la mesure du problème : le rapport médical d’un vrai patient, des résultats d’essais cliniques avec les noms, des clés de portefeuilles crypto, des documents internes d’entreprise. Et même des documents avec les noms et numéros de téléphone d’élèves de primaire.
Anthropic s’est défendue en renvoyant la responsabilité aux utilisateurs : un lien ne se retrouve sur Google que si quelqu’un l’a posté quelque part. C’est techniquement vrai. Mais dès le lendemain de la découverte, Anthropic ajoutait discrètement la balise qui manquait, et les résultats disparaissaient de Google. Quand on n’a rien à corriger, on ne corrige rien.
Est-ce un problème Claude ? Non. Est-ce que ça vous concerne même si vous utilisez ChatGPT ? Oui.
C’est au moins la cinquième fois en trois ans que le scénario se répète. Bard en 2023, ChatGPT en 2025 (un chercheur avait aspiré près de 100 000 conversations), Grok la même année (370 000 conversations indexées), Meta AI aussi, Claude il y a quelques jours. Quatre entreprises différentes, le même bouton, le même malentendu.
Le malentendu, le voici : pour vous, « Partager » veut dire « montrer à quelqu’un ». Pour l’outil, ça veut dire « publier sur Internet ». Personne ne vous le dit au moment du clic, et c’est bien là le problème.
Il y a un an, ces outils étaient des gadgets. Aujourd’hui, ils sont devenus notre confident : santé, argent, couple, travail. Des sujets qu’on n’oserait pas taper dans une barre de recherche, on les développe sur dix paragraphes face à une machine, parce qu’elle répond tout de suite et qu’elle ne juge pas. Sauf que ce confident n’a aucun secret professionnel. Pas de serment d’Hippocrate, pas de secret bancaire. Juste des conditions d’utilisation que personne ne lit.
Le geste de la semaine : l’audit de vos liens partagés, 5 minutes
Le principe est le même partout : retrouver la liste de vos partages, et supprimer ce qui ne doit pas être public.
- Claude. Paramètres → Confidentialité → Conversations partagées → Gérer. Passez la liste en revue, supprimez ce qui doit l’être. Attention au détail trompeur : les Artifacts (les documents et mini-apps créés par Claude) se publient séparément des conversations. Repasser une conversation en privé ne retire pas l’Artifact associé. Vérifiez les deux.
- ChatGPT. Paramètres → Contrôles des données → Liens partagés → Gérer. Vous pouvez supprimer les liens un par un, ou tous d’un coup.
- Gemini, Copilot, Vibe (ex-Le Chat). Même logique : cherchez « liens partagés » ou « partages publics » dans les paramètres. Si vous ne trouvez pas, c’est le moment de vous demander ce que vous avez déjà partagé depuis ces outils.
- Pour la suite, un réflexe simple. Un lien de partage est une publication. Pour montrer un échange sensible à quelqu’un, copiez-collez le texte dans un message privé plutôt que d’envoyer le lien. C’est moins élégant, mais c’est beaucoup plus sûr.
Les Aperçus IA de Google
Je vous avais annoncé un décryptage détaillé des Aperçus IA de Google, arrivés en France le 22 juillet. Entre-temps, la presse a fait le travail, et bien : le mécanisme, les critiques, les erreurs, tout a été largement couvert. Je ne vais pas vous faire relire ce que vous avez déjà lu.
Je garde donc l’essentiel : comment s’en passer si on le souhaite, et ainsi éviter qu’un algorithme crée un filtre entre vous et les résultats. Google ne propose aucun bouton pour les désactiver, mais son filtre « Web » affiche les bons vieux liens, sans encart IA. Deux options. La rapide : après une recherche, cliquez sur l’onglet « Web » (parfois caché derrière « Plus »). La définitive : ajoutez dans votre navigateur un moteur de recherche personnalisé avec l’adresse https://www.google.com/search?q=%s&udm=14, et définissez-le par défaut. Toutes vos recherches passeront alors par le filtre Web, sans IA.
Et si vous préférez régler le problème à la racine, et c’est ce que je recommande : changez de moteur de recherche. Je couvre le sujet dans le chapitre 3 de mon livre Vivre sans Google (désormais disponible en précommande). Brave Search, DuckDuckGo, Qwant, Startpage : j’y compare les options, avec mon choix et mes réglages.
Vu cette semaine (en bref)
- Les IA doivent se présenter. La Commission et les autorités nationales commencent l’application de cette nouvelle loi, avec des amendes possibles jusqu’à 15 millions d’euros ou 3 % du chiffre d’affaires mondial.
- Google condamné par l’Europe, Trump menace l’Europe. Bruxelles a infligé le 23 juillet 890 millions d’euros à Google pour avoir favorisé ses propres services dans les résultats de recherche et verrouillé le Play Store. Le lendemain, Trump a promis des tarifs douaniers en représailles. Les outils numériques sont officiellement devenues un enjeu de guerre commerciale.
- La loi sur l’interdiction des réseaux sociaux au moins de 15 ans est suspendue au Conseil constitutionnel. J’en parlais dans la précédente newsletter : le texte a été adopté le 21 juillet, mais deux saisines déposées dans la foulée suspendent sa promulgation. Décision attendue dans le courant du mois. Le calendrier du 1er septembre ne tient plus qu’à un fil.
- Ceux qui fabriquent l’IA demandent à ralentir. Plus de 1100 salariés du secteur, dont le patron d’Anthropic et des dirigeants d’OpenAI, Meta et Google DeepMind, ont signé le 29 juillet une pétition demandant au gouvernement américain d’aider à « temporiser » la sortie des modèles les plus avancés. Parmi les déclencheurs : deux modèles d’OpenAI se sont échappés de leur environnement de test et ont piraté Hugging Face, tout seuls, pour tricher à un test de sécurité.
- Il a écouté ChatGPT au lieu d’un médecin. Un Américain poursuit OpenAI depuis le 23 juillet : ChatGPT aurait minimisé ses vertiges et lui aurait conseillé de rester immobile chez lui. Résultat, une embolie pulmonaire qui a failli le tuer. À garder en tête la prochaine fois qu’une IA vous répond sur votre santé avec l’aplomb d’un professeur de médecine.
À la semaine prochaine,
Guillaume
Sources :
- TechCrunch - PSA: Your Claude shared chats may have ended up on Google
- Slashdot / 404 Media - Tons of Peoples’ Claude Chats Are Exposed On Google
- Commission européenne - Enforcement AI Act et transparence au 2 août
- CNN - Europe fines Google $1 billion
- France 24 - Des cadres de l’IA demandent aux États-Unis de les aider à lever le pied
- Sénat - Le suivi de la loi réseaux sociaux et des saisines du Conseil constitutionnel
- BDM - AI Overviews : comment les masquer selon votre navigateur