Vous connaissez cette notification. « Votre espace de stockage est presque saturé. » Elle arrive un soir, entre deux messages, et elle propose la solution dans la même phrase : passer à 100 Go pour 1,99 € par mois. Vous avez rempli sans y penser des années de mails, de pièces jointes et de photos de vacances. Et vous voilà piégés.
Cette notification est une des raisons qui ont déclenché mon départ de Google, je vous le racontais dans le premier numéro. Pas le montant en euros. L’idée que toute ma vie numérique tenait dans une jauge dont je ne contrôlais ni la taille, ni le prix.
Derrière la notification, il y a deux portes. La première, c’est le clic à 1,99 €. La seconde, c’est celle que défend mon livre : rapatrier ses données chez soi, sur un disque dur externe ou un petit serveur familial, et ne plus dépendre de personne.
Sauf que les choses ont changé depuis an. Un disque dur de 4 To, le format classique d’une sauvegarde de famille, se vendait 94 € en septembre 2025. Il se vend 175 € aujourd’hui. Sur l’ensemble des modèles courants, les prix ont plus que doublé, et les revendeurs affichent des ruptures depuis l’été. Le Raspberry Pi, le petit ordinateur préféré des bricoleurs pour héberger leurs fichiers à la maison, est passé de 120 à 205 dollars entre novembre et février. Et Micron, l’un des trois grands fabricants de mémoire au monde, a annoncé en décembre qu’il cessait de vendre aux particuliers.
Et la première porte ? Toujours 1,99 €. Google n’a pas bougé son prix en France. La vraie porte de sortie a doublé de prix. Alors que celle qui vous enferme n’a pas bougé d’un centime.
La presse a traité cette hausse comme une crise pour les joueurs et les fabricants de PC. Personne n’en parle, mais elle touche aussi tous ceux qui souhaitent retrouver leur indépendance numérique.
L’IA ne se contente pas de lire vos données, elle achète avant vous les composants qui vous permettraient de les garder.
L’IA a acheté votre disque dur avant vous
Commençons par la cause, elle tient en une phrase. Les centres de données qui font tourner ChatGPT, Gemini et les autres ont besoin de mémoire en quantités jamais vues, et ils paient plus cher que nous. Trois entreprises, Samsung, SK Hynix et Micron, produisent l’essentiel de la mémoire de la planète. Elles ont fait ce que ferait n’importe quel business : servir en priorité le client qui achète le plus et paie le mieux. SK Hynix a annoncé que toute sa production 2026 était déjà vendue.
Micron l’a expliqué le 3 décembre : l’entreprise quitte le marché des particuliers pour « améliorer l’approvisionnement et le soutien de ses clients stratégiques ». Les fabricants de disques durs, Seagate et Western Digital, signent avec ces mêmes clients des contrats allant jusqu’à cinq ans. Leur production est réservée avant d’être fabriquée.
Le reste du monde se partage ce qui reste, au prix du jour. Et le reste du monde, c’est vous, moi, et tous ceux qui achètent ou vendent des objets contenant de la mémoire. Nintendo a relevé le prix de la Switch 2 le 1er septembre en invoquant « la flambée récente du prix des composants, en particulier la mémoire ». Samsung a reconnu que la pénurie pèse sur le prix de ses Galaxy. Synology, le fabricant du serveur familial que je recommande dans le livre, a relevé ses tarifs en avril et l’a admis publiquement en juin. Framework, qui vend des ordinateurs portables réparables, a mis ses prix à jour une douzaine de fois depuis décembre et conseille à ses clients d’apporter leur propre mémoire.
Ce n’est pas une pénurie au sens où il manquerait de la mémoire. Il y en a. Elle est simplement vendue à quelqu’un d’autre, avant vous.
C’est une file d’attente, et nous sommes tout au bout.
Quarante ans de baisse, et la courbe s’inverse
Pourquoi est-ce que ça nous surprend autant ? Parce que nous avons grandi avec une certitude : le stockage coûte moins cher chaque année. C’était vrai. Le même disque coûtait chaque année un peu moins que l’année d’avant. Toute notre façon de vivre en ligne repose là-dessus. On ne trie plus ses photos, on ne supprime plus ses mails, on garde tout, parce que garder ne coûte rien.
Google a construit son empire sur cette courbe. Les 15 Go gratuits étaient une promesse : l’espace sera toujours moins cher, donc on peut vous en offrir. Et c’est ce même principe de coût décroissant qui rendait finalement la sortie facile. Un disque dur à 90 €, un vieil ordinateur, et vos données étaient chez vous.
Depuis un an, pour la première fois, la courbe remonte. Pas à cause d’une catastrophe. À cause d’une nouvelle demande, gigantesque, qui vient des mêmes entreprises qui vous offraient l’espace gratuit. Le patron de Raspberry Pi résume la situation sans détour : la mémoire sera chère cette année, et probablement l’année prochaine. Les analystes de Jefferies prévoient encore 40 à 50 % de hausse sur le trimestre en cours.
Vous pensiez que le stockage était gratuit et infini ?
Ce n’est plus le cas.

Ce n’est pas la première fois
À l’automne 2011, des inondations en Thaïlande noient les usines qui produisent la moitié des disques durs du monde. Du jour au lendemain, les prix triplent. Backblaze, une petite entreprise de sauvegarde en ligne, a besoin de 50 To de nouveaux disques par jour pour continuer à exister. Ses fournisseurs habituels n’ont plus rien pour elle : les gros clients ont pris tout ce qu’il restait.
Alors les employés font le tour des supermarchés. Les disques externes vendus en rayon coûtent 169 $, contre 349 $ pour le même disque acheté par les circuits professionnels. Ils les achètent, les sortent de leur boîtier et les installent dans leurs serveurs. Les magasins limitent vite les approvisionnements à deux disques par personne. Un employé fait dix magasins et 340 kilomètres en un après-midi pour ramener 46 disques. La famille et les amis s’y mettent, des colis arrivent de tout le pays. L’entreprise réussit à réunir 5,5 pétaoctets de cette façon. En mode bricolage.
Puis il y a eu 2017 et 2018, quand les smartphones et l’émergence du cloud ont vidé les stocks de mémoire. Les prix ont grimpé, puis se sont effondrés en 2019. À chaque fois, le scénario est le même : quand la mémoire manque, les gros signent des contrats, les petits se débrouillent, la production augmente, et le prix finit par redescendre.
Sauf que désormais, c’est un peu différent. La file d’attente semble devenue permanente.
Des contrats de 5 ans, des constructeurs qui lâchent le marché des particuliers. La baisse de prix et un retour à la normal deviennent hypotthétiques.
Et l’Europe dans tout ça ?
Le 3 juin, la Commission européenne a présenté son deuxième plan pour les puces électroniques. L’objectif : produire 20 % des puces mondiales en 2030. Le constat, dans le même document : sur la mémoire, l’Europe est « tout simplement absente ». Pas en retard. Absente. 78 % des puces consommées dans l’Union sont importées.
Vous voyez le problème. Dans le livre, je vous parle d’alternatives européennes : Proton et Infomaniak en Suisse, Murena et son téléphone en France, le serveur Synology à la maison. Elles protègent vos données du regard américain. Mais leurs serveurs, leurs disques, leurs téléphones sont faits de la même mémoire, achetée aux trois mêmes fabricants, très probablement sans contrat de cinq ans pour les protéger. En tout cas, quand la file d’attente s’allonge, ces entreprises sont derrière Google, pas devant.
Un cloud souverain qui tourne sur de la mémoire qu’on ne sait pas fabriquer, ça reste un progrès. Mais ce n’est pas encore l’indépendance.
Faut-il donc renoncer à garder ses données chez soi ? Non. Mais il faut arrêter de croire que l’indépendance se mesure uniquement en gigaoctets.
Le principe
Si je devais résumer ça en une phrase :
L’indépendance numérique ne veut pas dire tout posséder chez soi.
L’indépendance numérique, ce n’est pas un disque de 20 To dans le placard. C’est aussi savoir ce que vous gardez, où, et pourquoi. La plupart d’entre nous stockent chez Google des choses qu’ils ne rouvriront jamais : dix ans de newsletters, des pièces jointes de 2014, trois copies de la même vidéo de Noël. Ce volume-là ne demande pas de disque. Il demande une corbeille.
Et ce qui reste, une fois trié, tient très souvent dans les offres gratuites ou à quelques euros des alternatives. Le matériel, le serveur, le disque, c’est l’étape d’après. En 2026, c’est l’étape qu’on peut se permettre d’attendre, car les prix sont déconnectés de la réalité du consommateur final.
À la semaine prochaine,
Guillaume
P.S. Dans Vivre sans Google (Éditions Eyrolles, le 22 octobre), le matériel est rangé dans les options, jamais dans les obligations : la sortie se fait d’abord avec du logiciel, et le serveur à la maison n’est là que pour ceux qui le veulent. Les précommandes sont ouvertes.
Sources et références (19 liens)
Les prix
- Google One - Forfaits et tarifs en France
- ComputerBase - Speicherpreise im Check : les disques durs à +107 % depuis septembre 2025, Seagate IronWolf 4 To de 93,94 € à 174,99 €
- AchatDisqueDur.fr - Disques durs en rupture chez la plupart des revendeurs
- IEEE Spectrum - The RAM shortage : Raspberry Pi 5 16 Go de 120 à 205 $
- Raspberry Pi - More memory-driven price rises
- The Register - Cheaper 1 GB Raspberry Pi 5 lands as memory costs go through the roof
- Hardware Cooking - La mémoire pourrait presque doubler de prix d’ici la fin 2026 (prévisions Jefferies)
La file d’attente
- Micron - Micron Announces Exit from Crucial Consumer Business
- Network World - Samsung warns of memory shortages driving industry-wide price surge in 2026 (SK Hynix : capacité 2026 vendue)
- BHMAG - L’IA s’accapare le marché des SSD et des disques durs (contrats jusqu’à cinq ans)
- Nintendo Inquirer - Switch 2 : hausse mondiale au 1er septembre, déclaration de Shuntaro Furukawa
- KultureGeek - Galaxy S26 : la hausse de prix est liée à la pénurie de RAM selon Samsung
- LearnUp - RAM à prix d’or : Synology au Computex fait son mea culpa
- Framework - Memory and storage pricing updates
Les précédents
- Backblaze - Farming Hard Drives : How Backblaze Weathered the Thailand Drive Crisis
- UncoverAlpha - Every Memory Cycle Ends the Same. Until It Doesn’t.
L’Europe
- Solutions Numériques - Chips Act 2.0 : Bruxelles remet les compteurs à zéro sur les semi-conducteurs
En bref