Faut-il tout dire à votre IA ?
1944 Américains ont répondu à un sondage commandé par DuckDuckGo, le moteur de recherche alternatif. Une des questions portait sur ce qu’ils confient aux assistants IA. Un tiers des utilisateurs ont révélé à ChatGPT, Gemini ou Claude quelque chose qu’ils cachaient à leurs proches.
Plus loin dans le même sondage, une autre question : saviez-vous que la plupart de ces outils s’entraînent sur vos conversations, sauf réglage contraire ? Plus de la moitié ne le savaient pas. Un quart seulement savaient qu’une conversation peut être réclamée par la justice.
Les commentateurs du sondage ont lu ces chiffres comme une preuve d’insouciance : on se confie à une machine sans se poser de questions. Je ne suis pas d’accord avec cette conclusion. Nous ne sommes pas insouciants. Nous acceptons cet arbitrage pour nous simplifier la vie. Dans ce numéro, je regarde si c’est un véritable problème, et si oui, quelles sont les options alternatives pour ne pas sacrifier la performance de l’IA sur l’autel de la vie privée. Avec pragmatisme.
Tout confier à une IA apporte un gain immédiat
Pendant vingt ans, avec un moteur de recherche, désactiver l’historique ne vous coûtait rien de visible. Vous tapiez la même requête, vous obteniez à peu près les mêmes résultats. Le refus était quasiment gratuit. Peu de gens le faisaient, mais ceux qui le faisaient ne perdaient pas grand chose.
Avec une IA, donner vos informations personnelles améliore la qualité du produit. Prenons le cas d’une réclamation par exemple. Un vol annulé, un abonnement dont on vous refuse la résiliation, un produit défaillant, ou un litige entre propriétaire et locataire. Il y a trois ans, contester demandait plusieurs jours, et des compétences : retrouver le contrat, relire les conditions, écrire la lettre, trouver le ton. Cette friction protégeait la partie adverse, et elle le savait. Aujourd’hui, si votre assistant connaît déjà votre contrat, vos échanges et votre situation, la lettre sort en trois minutes, avec l’article de loi qui va bien.
Le rapport de force s’est inversé. Et il s’est inversé parce que vous avez tout confié à la machine.
Coupez la mémoire, et l’assistant redevient un inconnu à qui il faut tout réexpliquer. Coupez l’historique, et vous perdez le fil. Le coût du respect la vie privée est immédiat, visible, pénible. Le bénéfice, lui, est différé et abstrait. Les chercheurs appellent ça le paradoxe de la vie privée : nous sommes convaincus qu’elle est importante, mais nous l’échangeons sans problème contre une gratification immédiate. Ce n’est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c’est que l’IA a rendu la gratification énorme, et le sacrifice… invisible.
Ce que le calcul vous coûte vraiment
Le calcul est rationnel. Mais regardons les renoncements que cela implique.
Vos conversations servent à entraîner le modèle. C’est le réglage par défaut chez OpenAI sur les formules gratuite, Plus et Pro, chez Mistral (Vibe), chez Microsoft Copilot ou chez Google. Chez Anthropic, depuis septembre 2025, accepter fait passer la durée de conservation de vos échanges de 30 jours à cinq ans. Sur les modèles frontières (Fable, Astra), la rétention des données est obligatoirement de 30 jours.
Ce que l’IA conserve peut être relu par d’autres. En 2025, un tribunal américain a ordonné à OpenAI de conserver toutes les conversations grand public, y compris celles que les utilisateurs avaient supprimées, le temps d’un procès (qui ne les concernait pas). Depuis le 24 août, ChatGPT affiche de la publicité en Europe. Pour l’instant, la mémoire et l’historique sont exclus du ciblage, et la publicité personnalisée exige un oui explicite. Mais les annonceurs pourraient y avoir accès dans un futur proche.
Alors on fait quoi ? Comment conserver la pertinence de l’IA sans renoncer à sa vie privée ? Il y a cinq façons de le faire, de la plus simple à la plus radicale.
1. Séparer la mémoire de l’entraînement
La première tient en un réglage. La mémoire, c’est ce qui vous est vraiment utile : l’assistant se souvient de votre situation. L’entraînement, c’est ce qui sert l’entreprise derrière l’IA : vos échanges améliorent son modèle. Toutes les interfaces les présentent ensemble. On peut garder l’une et couper l’autre.
Dans ChatGPT, « Améliorer le modèle pour tout le monde » se désactive dans les contrôles des données sans toucher à l’historique ni à la mémoire. Dans Claude, « Contribuez à améliorer nos modèles d’IA » se désactive dans la confidentialité, et la conservation repasse à 30 jours. Vibe, Gemini et Copilot ont l’équivalent. Les réponses ne changent pas.
Un réglage par défaut, caché dans les réglages, est une décision prise à votre place. Quand Apple a posé la question du pistage à chaque utilisateur d’iPhone, en avril 2021, seulement 4 % des Américains ont dit oui. Les gens n’avaient pas changé d’avis. On a simplement sorti le paramètre du tréfond des réglages du téléphone pour leur montrer qu’ils avaient le choix.

2. Trier ce que vous lui dites
La deuxième est une habitude, pas un réglage. Tout ne mérite pas la mémoire. Santé, argent, couple, litige avec votre employeur : ce que vous diriez sous secret professionnel n’a sans doute pas sa place dans une machine qui ne peut pas garder un secret. Pour ces sujets-là, tous les grands assistants proposent un chat temporaire (mode incognito sur Claude par exemple), qui n’enregistre rien et ne nourrit rien. Le reste, l’organisation, le travail, les recettes, les vacances, peut alimenter la mémoire sans grand risque.
Ce tri, Anthropic vient d’ailleurs de le faire à votre place. Depuis le 25 août, Claude n’enregistre plus par défaut les sujets sensibles, santé, religion, opinions politiques, orientation, sauf si vous activez l’option. La preuve que le réglage par défaut peut être protecteur, quand on veut bien le régler.
Continuons, car il est quand même possible d’utiliser l’IA pour régler ces problèmes importants (santé, couple, finances personnelles, etc.).
3. Donner le contexte, pas l’identité
Ce qui rend l’IA pertinente, c’est votre situation, pas votre identité. « Un père de deux enfants, cadre dans l’industrie, qui conteste une facture d’énergie de 1 400 euros après un changement de fournisseur » suffit à obtenir une excellente lettre. Le nom du fournisseur, votre numéro de client, votre adresse n’ajoutent rien à la qualité de la réponse. Ils ajoutent seulement à ce que le modèle sait de vous.
Écrivez ce contexte une fois, dans un fichier texte chez vous, avec les noms remplacés par des rôles. Votre situation familiale, votre métier, vos contraintes, la façon dont vous aimez qu’on vous réponde. Collez-le au début d’un chat temporaire à chaque fois que vous en avez besoin. Vous obtenez la pertinence de la mémoire, sans la mémoire hébergée. Et le jour où vous changez d’assistant, le contexte vient avec vous.
4. Préférer l’IA qui reste dans votre poche
Apple écrit noir sur blanc que « dans de nombreux cas » ses modèles tournent entièrement sur l’iPhone, et que ce qui part vers ses serveurs n’y est « ni stocké ni accessible à Apple ». La promesse tient toujours avec le Siri dopé à Gemini présenté ce mois-ci. Google quant à lui embarque Gemini Nano dans Android pour faire la même chose sans réseau. Pour résumer un mail, corriger un texte, chercher dans vos photos, l’IA embarquée fait le travail sans que votre contexte quitte l’appareil.
Mais comment choisir ces fameux cas ? Les configurer ? Et ça implique de faire confiance à ces entreprises sur leur argumentaire marketing. Pas si simple au vu de l’historique.
5. Faire tourner l’IA sur votre ordinateur
C’est la seule solution aujourd’hui 100 % éprouvée. Un ordinateur récent fait tourner un modèle libre, qui a accès à toute votre mémoire, tous vos documents, et n’en envoie rien à personne, car tous les calculs se font sur votre machine. Le dilemme entre pertinence et vie privée disparaît, parce qu’il suppose que votre conversation doive partir sur des serveurs extérieurs.
Deux réserves honnêtes. Le modèle local le plus performant et accessible au grand public (Qwen 3.8 27B) n’est pas au niveau des modèles frontières. C’est l’équivalent d’Opus 4.6.
Accepter 6-9 mois de retard pour conserver ses données personnelles me semble un arbitrage convenable.
Et je vous en parlais la semaine dernière : les composants qui le feraient tourner chez vous sont ceux que les centres de données achètent avant vous. Les hausses de prix sont folles, les Mac Mini sont en rupture de stock, la mémoire vive explose. L’IA locale et open-source a une vraie carte à jouer, mais on parle d’investissements de plusieurs milliers d’euros. Face à un abonnement à 20€ par mois, elle reste inabordable pour le grand public.
J’y consacrerai un numéro entier.
En résumé
Ce qui rend une IA utile, c’est le contexte.. Et votre contexte n’a aucune raison d’appartenir au modèle. Chaque solution ci-dessus applique la même règle à un niveau différent : garder ce qui vous sert, retirer ce qui sert à OpenAI, Google ou Anthropic.
À la semaine prochaine,
Guillaume
P.S. Les précommandes de mon livre sont ouvertes. Je vous offre un ebook en bonus gratuit si vous passez par le site.
Sources et références (26 liens)
Le sondage
- DuckDuckGo Research - The AI Privacy Problem (1 944 adultes américains, 17-27 juin 2026)
- ScienceDirect - The privacy paradox, a systematic literature review
Ce que le calcul coûte
- TechCrunch - Anthropic users face a new choice : opt out or share your data for AI training
- Anthropic - Updates to Consumer Terms and Privacy Policy
- Malwarebytes - How to opt out of AI chatbot training (15 septembre 2026)
- OpenAI - Memory FAQ
- Digiday - OpenAI builds offerings on consent as it expands ChatGPT ads to Europe
- Tech Times - ChatGPT ads reach Europe : opting out changes which ads you see, not whether you see them
- MacRumors - 96 % des utilisateurs laissent le pistage désactivé sous iOS 14.5 (Flurry)
- Article 25 du RGPD - Protection des données dès la conception et par défaut
Les réglages
- OpenAI - What if I want to keep my history on but disable model training ?
- Blog du Modérateur - Comment empêcher toutes les IA de s’entraîner sur vos données
- Les Infostratèges - IA et vie privée : comment refuser la réutilisation de ses données (mode d’emploi CNIL, octobre 2025)
- Google - Gérer et supprimer votre activité dans les applications Gemini
- Claude - Claude’s memory works everywhere, and you decide what’s in it (25 août 2026)
- TechCrunch - Claude Cowork finally remembers what you told the app in chat
L’IA embarquée et l’IA locale
- Apple - Apple Intelligence & Privacy
- TechCrunch - WWDC 2026 : everything announced on Siri AI, iOS 27, Apple Intelligence
- Android Developers - Gemini Nano
- Modelfit - Run a local LLM on Mac with no terminal (LM Studio)
En bref
- Représentation de la Commission européenne en France - EU KIDS Act : la Commission propose de restreindre l’accès des plateformes de médias sociaux aux enfants (17 septembre 2026)
- France Info - Réseaux sociaux interdits avant 13 ans, fonctionnalités addictives bloquées : ce que contient le Kids Act
- Korben - L’Europe veut interdire réseaux sociaux et chatbots IA aux moins de 15 ans
- Dexerto - Meta changes AI prompts after chatbot asked mother to identify her child (12 septembre 2026)
- Texas Standard - Meta AI’s intrusive questions land Instagram’s parent company in hot water, again
- Quartz - Meta changes AI prompts after invasive questions about user’s kids