Numéro 12 7 min de lecture

Affaire Bardella : ce qu'elle dit sur la vie privée sur Internet

Quelques réflexions sur les conséquences de vos conversations sur Internet, et les réglages à surveiller pour que vos discussions restent entre vous.

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L’histoire de la semaine

Des conversations Messenger entre Jordan Bardella, âgé alors de 17 ou 18 ans, et un proche, ont été récupérées par Mediapart et font l’actualité depuis quelques jours.

Qui a écrit ces messages ? Existe-t-il un doute ? La justice le dira, et ce n’est pas l’objet de cette newsletter.

Car au-delà du fond de l’histoire, cette situation est intéressante à analyser au travers du prisme de notre vie privée. Il est finalement trivial de récupérer de vieilles conversations avec un interlocuteur, en téléchargeant une archive de vos données au nom du RGPD.

Regardons ensemble le fonctionnement, les conséquences et les différentes manières de s’assurer que vos échanges restent totalement privés.

Une conversation a deux propriétaires

Quand vous écrivez à quelqu’un sur Messenger, sur WhatsApp ou par SMS, le message existe en deux exemplaires : le vôtre, et celui de l’autre.

Que se passe-t-il quand vous supprimez un vieux message dans un chat ? Pas grand chose, on va le voir.

De votre côté, vous en faites bien sûr ce que vous voulez. Vous pouvez l’effacer, fermer le compte, changer de téléphone. J’ai supprimé mon compte Facebook il y a plusieurs années. Il n’y a plus rien chez moi. Mais mes messages, eux, sont a priori toujours chez ceux qui les ont reçus. Meta le dit clairement : après la suppression d’un compte, ce que vous avez envoyé à vos amis peut rester visible dans leur boîte de réception.

De son côté, votre interlocuteur peut relire le message, en faire une capture d’écran, l’exporter en quelques heures, le montrer à un journaliste ou à un juge. Sans vous prévenir, et sans que vous puissiez le savoir.

Vous pouvez nettoyer votre moitié de la conversation. L’autre moitié ne dépend pas de vous.

Une lettre a toujours fonctionné comme ça d’ailleurs : le destinataire garde l’original, et c’est plutôt logique. C’était d’ailleurs l’expéditeur qui en perdait la trace. Quand j’étais au lycée, on écrivait peu de lettres, et on pesait nos mots. Tout le reste se disait au téléphone ou dans la cour du lycée, et personne ne l’enregistrait.

Le 15 novembre 2010, Mark Zuckerberg a présenté la nouvelle messagerie de Facebook. Elle fusionnait le chat et les messages en une seule conversation par personne, conservée en entier. A l’époque, il en fait un argument de vente, en mode souvenir : imaginez, disait-il, voir sous vos yeux s’écrire l’histoire complète d’une relation, de « ravi de te rencontrer, on prend un café ? » à « tu peux aller chercher les enfants ? ».

Cet historique, on le voit dans l’affaire Bardella, peut se retourner contre vous, si votre interlocuteur de l’époque décide de s’en servir. Un simple export de vos données dans l’interface vous donne accès à tous les messages échangés avec vos contacts.

Les adolescents de 2013 sont ainsi la première génération dont les conversations de lycée peuvent être relues. Ils ont aujourd’hui la trentaine, des employeurs, parfois des mandats publics. Et autant de moyens de chantage si leurs destinataires ne sont plus leurs amis.

Une boîte en carton bleue remplie de vieilles lettres et de télégrammes jaunis, vue de dessus
Photo : Sam Wilson, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

2 affaires connexes

Mark Zuckerberg, 2018. En avril, TechCrunch révèle que des messages envoyés par le patron de Facebook ont disparu des boîtes de réception de leurs destinataires. Mais leurs réponses, elles, sont restées, comme par enchantement. Facebook invoque la sécurité de ses dirigeants après le piratage de Sony en 2014. L’homme qui avait vendu l’historique éternel était donc le seul à pouvoir effacer les deux côtés de la conversation. Pratique. Devant les protestations, Facebook ouvre l’annulation d’envoi à tout le monde en février 2019, dans un délai de dix minutes.

Nebraska, 2022. Une adolescente de 17 ans et sa mère discutent sur Messenger d’un avortement hors délai légal. La police présente un mandat, et Meta remet la conversation. La fille est condamnée à 90 jours de prison en juillet 2023, la mère à deux ans. Leurs échanges n’étaient pas chiffrés : Meta pouvait les lire, donc les livrer.

Le droit à l’oubli s’arrête de votre côté

Et le droit à l’oubli ? Il existe. L’article 17 du RGPD vous donne le droit de faire effacer vos données. La France y a ajouté en 2016 une protection pour ce qui a été collecté quand vous étiez mineur : la CNIL rappelle que vous pouvez en obtenir l’effacement, et la plateforme a un mois pour répondre.

Sauf que ce droit s’exerce contre une organisation. Votre ami de 2013 n’en est pas une. Le RGPD ne s’applique pas à ce qu’un particulier garde pour son usage personnel, et il cède devant la liberté d’informer quand un journal publie. Vous avez donc un droit à l’oubli face à Meta, mais pas face à vos anciennes connaissances.

Le 6 décembre 2023, Meta active par défaut le chiffrement de bout en bout sur Messenger. « Personne, y compris Meta, ne peut voir ce qui est envoyé », promet l’entreprise. Et c’est vrai, l’affaire du Nebraska ne pourrait plus se produire de la même façon. Mais celle de cette semaine, si. Le chiffrement ferme la porte à la plateforme et à la police. Il laisse encore l’archive complète de votre conversation entre les mains de votre interlocuteur.

La bonne réponse existe quand même, et elle est finalement assez ancienne. Signal propose les messages éphémères depuis 2016. WhatsApp permet depuis décembre 2021 de les appliquer à toute nouvelle discussion, et Messenger le propose aussi. L’activation par défaut n’est pas systématique, il faut activer l’option.

À la semaine prochaine,

Guillaume

Sources et références (22 liens)

L’affaire

L’origine

Les précédents

Le droit et le chiffrement

Les réglages

En bref

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